Aimez vos ennemis !

Homélie de Monseigneur André Dupuy à Lourdes, le dimanche 20 février 2022

L’homélie de Mgr Dupuy* a beaucoup plu aux Voyageurs présents à Lourdes le dimanche 20 février pour préparer le pèlerinage de cet été. C’est un texte fort et beau sur l’Évangile de Luc (6, 27-38). Monseigneur Dupuy a accepté de nous le donner son texte pour que tous les Voyageurs puissent le méditer. En voici de larges extraits :

Texte de l’Évangile :

« Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous diffament.

À qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre ; à qui t’enlève ton manteau, ne refuse pas ta tunique. À quiconque te demande, donne, et à qui t’enlève ton bien ne le réclame pas.

Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux pareillement. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Car même les pécheurs aiment ceux qui les aiment.

Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs en font autant. […]

Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. Votre récompense alors sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants.

« Montrez-vous miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux.  Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés; remettez, et il vous sera remis.

Donnez, et l’on vous donnera; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein; car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour. »

Le chemin que traçaient dimanche dernier les Béatitudes serait-il réservé à des géants de vertu ? S’il est difficile d’être à la fois heureux et pauvre, heureux et affamé, heu­reux et persécuté, que dire des paroles que nous venons d’en­tendre !   « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. » Ou encore: « à celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre…» Seigneur, tu sais de quelle étoffe nous sommes faits ! Comment tesatisfaire ?

Homélie

L’Évangile à contre-courant !

L’Évangile – c’est clair! – ne s’ajuste pas à nos manières de penser et d’agir. Nous avons ancré dans la tête que le mal ne sera contenu que si nous lui oppo­sons de fortes barriè­res, que la paix ne peut être gagnée que par la force des armes, qu’elle ne se prépare qu’à condition d’en forger de nouvelles. Comment aller à contre-courant de l’opinion commune ?

L’amour sans limites

En saint Luc, Jésus, quand il prononce son discours, est encore dans la plaine à l’endroit où il a proclamé les Béatitudes. Il les parachève en invitant ceux qui l’écoutent à dépasser la stricte application de la Loi. Il ne s’adresse pas qu’aux dis­ciples, mais également à ceux qui sont obnubilés par les règles et n’arrêtent pas d’y déroger. Son propos n’est pas d’un maître de sagesse, il ne débouche pas sur un code de prescriptions morales. Tendre la joue gauche à qui vous frappe la droite, donner sa tunique à qui vous prend le manteau, faire aux autres ce que l’on aime­rait qu’ils nous fasse n’est qu’un un exemple des Béatitudes.

La règle d’or est simple: l’amour n’a pas de limites, l’amour est gratuit, l’amour s’étend à tous. Il « doit se vérifier dans les actes plus que dans les paro­les », dit saint Ignace dans ses Exercices spirituels. Ce que saint Luc formule au moyen de quatre verbes: aimer, faire le bien, sou­haiter du bien, prier. Une norme de conduite qui va à l’encontre de la vengeance, des représailles. Elle ignore ceux qui n’atten­dent réparation que de la violence. «  Quand j’entre dans la logique d’accuser, de maudire, de chercher à faire du mal à l’autre, dit le pape François, j’entre dans la logique du grand accusa­teur qui est destructeur, la logique de Satan.»

Vaincre le mal par le bien

Impossible, après avoir entendu les paroles de Jésus, de ne pas réa­liser com­bien notre conduite habituelle est contraire à la volonté de Dieu. Les paroles de Jésus nous ébranlent, nous somment de mettre en cause nos valeurs. Que le croyant ne se prétende ni pieux ni vertueux mais qu’il se conduise selon la Parole, qu’il se nourrisse d’elle. C’est un programme de conversion qui nous est proposé,: ne pas seulement faire bien mais faire mieux, dans l’espoir que le mal sera vaincu par le bien. Si la peur du mal avait paralysé l’Amour, écrivait saint Jean Damascène, c’est que le mal aurait été plus fort que l’Amour. Or l’Amour a vaincu le mal. Un prédicateur très écouté à la radio dans les années soixante, le Père Mauri­ce Lelong, faisait remarquer que, si la vérité et la justice sont en échec, leurs ennemis finissent un jour par tomber. Aussi, regrettait-il que l’Église soit « infectée de représentants sans mandat qui oublient que la force du mal est moins redoutable en ce monde que la faiblesse du bien. »

Ne soyons pas « des tièdes », « des oublieux » de la Parole

La faiblesse du bien est une force !

Le tort causé à l’Église n’est pas le fait de ses adversaires, mais des chrétiens attiédis, disait Benoît XVI aux jeunes. Des attiédis, c’est peu dire sans doute; des oublieux de la Parole. Le philosophe con­verti Maurice Clavel n’était pas un attiédi. En 1979, à l’occasion de son décès, le directeur d’un grand hebdomadaire qui ne partageait pas sa foi, lui rendit hommage en des termes qui définissent parfaitement le chré­tien : «Avec Clavel, on avait toujours l’impression de rencontrer un être accompa­gné. »

Poser un geste d’amour là ou la vengeance est attendue

Cet accompagnement du Ressuscité ne sera réel que si nous savons pardon­ner à ceux qui nous ont fait du mal, accomplir un geste d’amour et de mi­séricorde là où n’est attendu qu’une riposte de vengean­ce ou de haine. Décréter que vain est le combat contre le mal s’il ne porte atteinte au mauvais, est démenti par la con­duite de David envers le roi Saül (1Sm 26, 2.7-9.12-13.22-23). Le jeune David, futur roi d’Israël, se trouve en position d’exterminer le malfaisant Saül. Il l’épar­gne. Une conduite qui détonne dans l’Ancien Testament. La clémence de David a pour effet d’apaiser Saül, ou, pour reprendre un mot du pape François, de « faire éclater comme une bulle de savon » sa jalousie : il re­connaît un fils dans son vainqueur. Leçon de la miséricorde de David : il n’appar­tient qu’au Seigneur de châtier.

Aimez vos ennemis

Dieu nous commande d’ignorer la rancune et la rivalité. C’est cela, l’agapé: pas de minima transactionnels, pas de com­promis longtemps médités et pondérés. Une obligation charitable. Tout le discours de Jésus est à l’impératif.

« Aimez vos ennemis.» Ce n’est pas un horizon, c’est un commandement qui inver­se la norme. Jésus ne dit pas : « n’ayez pas d’en­nemis ». Ce sont les faux prophètes qui cherchent la bonne entente avec tous !

Des ennemis, des gens qui nous traitent en enne­mis, nous en aurons toujours. Est-ce à désespérer ? Jésus n’a jamais fait l’unanimi­té, pire, il a provoqué l’hostilité.

« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricor­dieux » (Lc 6, 36) est le point central du texte évangélique. Il rappelle à ceux qui veulent bien écouter, le devoir de se dépasser en toute occasion. Se dépasser ! En ce temps de jeux olympi­ques, paraphrasant la devise ori­ginelle – inspirée du Père Henri Didon et reprise par Pierre de Coubertin – « plus vite, plus haut, plus fort », nous pourrions dire : plus de respect, plus de miséricorde, plus de pardon !

Plus de respect

Plus de respect. Tous les moyens ne sont pas bons pour soutenir une opinion! Ni mépris, ni médisance, ni parole blessante, ni sentiment de haine. En période de forte radicalisation des conflits, l’attitude de David est éclairante. Elle est fondée sur le respect dû à Saül qui a été oint par le Seigneur: il est roi. Respecter son ennemi en l’affrontant –  je dis bien « en l’affrontant », car c’est un devoir de ne pas se laisser bafouer. 

Plus de miséricorde

Plus de miséricorde. Regarder notre adversaire autrement que poussés par nos reproches, ne pas l’enfermer dans le rappel impitoyable de ses erreurs, voire de son crime. La miséricorde n’est pas la tolérance, elle n’a pas de domai­ne réservé, elle s’exerce aussi bien au ras du sol, dans le plus médiocre quotidien : à l’égard du voisin détestable et détesté, du conjoint insupportable et malmené, de l’enfant amoureusement choyé devenu mécon­naissable, du frère et de la soeur qui se crêpent le chignon pour un héritage… j’en passe. N’ayons pas l’illusion que l’on se surpasse uniquement sur les cimes.

Plus de pardon

Plus de pardon. À son procès, Jésus n’a pas condamné ceux qui l’ont insulté, flagellé, couronné d’épines, crucifié. Sur la croix, il n’a pas crié vengeance mais imploré le pardon pour ses bourreaux – ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Le désir de vengeance ne peut être guéri que dans et par la prière, en essayant de vivre le commandement : « soyez miséricordieux comme votre Père est miséricor­dieux.» Le Père « pardonne toutes les offenses, guérit de toute maladie », chante le psalmiste (Psaume 102, 3). S’efforcer à être miséricordieux, quelle spirale !

Regarder l’autre avec le regard de Jésus

En chacun de nous fait rage ce que le pasteur Martin Luther King appelle une « guerre civile ». Abel et Caïn coexistent. Reconnaissons-nous impar­faits. Regardons-nous et regardons les autres avec le regard que Jésus pose sur ses disci­ples le soir du Jeudi Saint, quand, à genoux, il lave les pieds de Judas qui l’a déjà vendu, de Pierre qui va le renier, de ceux qui pren­dront le large avant la crucifi­xion. Ne donnons pas comme réplique au mal le mal. « Fatigue la méchan­ceté par ta patience », re­commande magnifiquement le père de l’Église Tertullien.

Admirer un sourire, oublier une grimace

Ah ! Que les Béatitudes sont un chemin difficile ! Permettez-moi, au moment de conclure, d’en proposer néanmoins deux autres. Un militant catholi­que lyonnais du siècle dernier, Joseph Folliet, suggère : « Heureux êtes-vous, si vous savez admirer un sourire et oublier une grimace : votre route sera ensoleillée. Heureux êtes-vous, si vous savez vous taire et sourire quand même, lorsqu’on vous coupe la parole, lorsqu’on vous contredit ou qu’on vous marche sur les pieds, l’Évangile commen­ce à pénétrer dans votre cœur.» Courage : Il n’y a pas de petits commencements.

*Originaire de Souston dans les Landes, Monseigneur André Dupuy a été ordonné prêtre en 1972 et nommé évêque en 1993. Entré au service diplomatique du saint siège en 1974, il est allé en Tanzanie, aux Pays Bas, au Liban, d’Iran, Irlande, à la Mission permanente du Saint-Siège auprès des Nations Unies, à New York en tant que conseiller (1991 – 1993). Il a ensuite été nommé nonce apostolique au Ghana, puis au Togo, au Benin, au Venezuela et auprès de la Communauté européenne.

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