Interview du père Fleury, premier Aumônier national des Voyageurs

Aumônier des Voyageurs internés au camp de Poitiers

À partir du 10 mai 1942, à la demande de Mgr Pennier, curé de la cathédrale, je suis allé régulièrement trois fois par semaine au camp de Poitiers sur la route de Limoges où se trouvaient internés les nomades, gitans, tsiganes. J’y allais dire la messe le dimanche à 11h, et je revenais l’après-midi, ainsi que l’après-midi du jeudi. J’ai été très aidé dans ma tâche par Madame L’Huillier, femme d’un professeur de la faculté de Droit et par les institutrices lorraines, Mesdemoiselles Huber et Richard, qui me secondaient dans toutes mes activités, y compris religieuses, tandis qu’une assistante sociale et deux infirmières s’occupaient du service social et des soins de santé. Nous avons formé une équipe très soudée pour le plus grand bien des internés.

Sur le plan religieux, dès le 12 juillet 1942, 20 enfants qui suivaient le catéchisme, 6 garçons et 14 filles faisaient leur première communion.  À Noël de la même année, 6 autres garçons, 11 grandes filles et 7 petites filles la faisaient à leur tour dans une baraque en plâtras. Le premier juillet 1943 c’était le tour de 12 garçons et de 10 filles. Ce même jour Mgr Mesguen donnait la Confirmation à cinquante d’entre eux, dont 15 garçons, 15 grandes filles et 20 petites filles. 26 jeunes gens suivaient alors régulièrement les cours de catéchisme. Une dizaine de mariage venait d’être régularisés. Près de trente autres étaient amorcés, quand survint la catastrophe que nous ne pûmes éviter.

Le 13 janvier 1943, la plupart des hommes de seize à soixante ans furent emmenés à Compiègne pour être déportés huit jours plus tard dans les camps de la mort. Au mois de juin eut lieu un nouveau départ et seuls restèrent au camp de Poitiers les vieillards, les femmes et les enfants.

Au service de tous les internés du camp de Poitiers

Ces départs avaient été précédés, dans le camp juif voisin, par des déportations massives, à intervalles plus ou moins réguliers. Le 18 juillet 1942, sans doute en relation avec les évènements du vélodrome d’hiver à Paris, les femmes juives, déjà séparées de leurs maris qui se trouvaient en camp de travail à Saintes, furent transférées à Drancy, laissant leurs enfants à la charge d’un tout petit nombre de restantes. C’est alors que je décidai d’aller me mettre à la disposition du rabbin Elie Bloch pour me rendre au camp juif chaque fois qu’il me serait possible. Je me trouvais à pied d’œuvre pour y pénétrer, puisque la dernière baraque qui servait de chapelle aux gitans était contigüe au camp juif auquel on accédait par un portillon barbelé ou par un grand portail qui s’ouvrait parfois aux camions de ravitaillement. Je ne raconterai pas toutes les péripéties ni les ruses de Sioux que je dus employer pour aller en fraude au camp juif, dans des conditions périlleuses puisque, je le savais depuis septembre 1942, les allemands parlaient de m’arrêter.

Je veux simplement témoigner ma reconnaissance aux gitans et tsiganes qui m’ont permis de tromper la surveillance allemande et, quand les hommes ont été arrêtés, ce sont les jeunes eux-mêmes de douze ou quatorze ans qui m’ont aidé à passer. Ma reconnaissance envers eux est d’autant plus vive qu’en me protégeant moi-même, sans qu’ils pussent encore le savoir, ils m’ont permis de sauver de nombreuses vies humaines. S’il plaît à Dieu, je le raconterai dans mes « Mémoires » qu’on me demande de tous côtés d’écrire. Que ma reconnaissance fraternelle aille aussi à toutes les personnes qui m’ont aidé à poursuivre mon travail et à sauver elles-mêmes des juifs souvent au péril de leur vie ! Grâce à Dieu, tous ceux que nous avons pu cacher ont été sauvés.

À la fin de 1943, le bruit courut que les nomades de Poitiers allaient être transférés au camp de Montreuil-Bellay, près de Saumur. Je courus aussitôt chez le Préfet Régional pour lui demander de nous les laisser. Il n’aurait pas demandé mieux, mais les ordres des autorités d’occupation étaient formels.

 Le camp devait être affecté à un groupe important de femmes venant des camps de Monts, près de Tours, de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers. C’étaient, pour la plupart, des militantes communistes de la région parisienne. C’est ainsi que je devins aumônier des nouvelles internées. Qu’il me soit permis simplement de dire qu’ayant déjà, par les Tsiganes, un pied dans l’étrier, je pus continuer à travailler sur place dans des conditions souvent tragiques, en liaison avec tous les organismes de la Résistance, jusqu’au jour où avec l’appui du nouveau directeur du camp, M. Bazin, lui aussi lorrain comme par hasard, j’allai chez le Préfet Régional pour le forcer à transférer les femmes et les juifs qui restaient au collège Saint-Joseph et à l’Hôtel-Dieu. Grâce à Dieu, je pus sauver tout le monde avant le départ des Allemands.


Aumônier National des Gitans

Chargé à la Libération, de l’aide sociale aux victimes de la répression nazie dans le département de la Vienne, je ne pouvais manquer d’y inclure les gitans et tsiganes de la région. Je devais en retrouver quelques-uns lors d’une expédition menée au camp de Dachau, d’où je pus sortir en mai 1945 cent deux déportés que je devais ramener à Poitiers

Je n’en dis pas plus pour le moment si ce n’est que par la suite, je soutins vigoureusement l’action de Madame L’Huillier, retournée à Paris où elle continua de s’occuper des gitans. Telle fut la raison qui me fit nommer, quand je commençai à me retrouver un peu plus libre, Aumônier National de l’Aide aux Nomades, au cours de l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques des 18 et 19 octobre 1948, il y a maintenant trente-quatre ans. »

Quelques mots pour conclure :

En 1975, le père Fleury présente un groupe de jeunes gitans au pape Paul VI lors du premier grand pèlerinage des Voyageurs à Rome. Plus tard, il disait : « Ce sera le plus beau jour de ma vie. »

Le Père Jean Fleury est décédé le 4 décembre 1982 à Pau, où il était arrivé quelques semaines plus tôt en maison de retraite.

Rendons grâce à Dieu pour la vie la vie de celui qui a été à l’origine de l’aumônerie nationale des gens du Voyage et inspirons-nous aujourd’hui de son audace évangélique.